MICHEL BUTOR : DU NOUVEAU ROMAN À L’UNIVERS DU LIVRE D’ARTISTE, UN ÉCRIVAIN PLANÉTAIRE
Né le 14 septembre 1926 à Mons-en-Baroeul et mort le 24 août 2016 à Contamine-sur-Arve, Michel Butor est une figure intellectuelle inclassable. Romancier, poète, essayiste, critique, traducteur et professeur, il accède à la célébrité avec son roman, « La Modification » (1957), oeuvre emblématique du Nouveau Roman, entièrement écrite à la deuxième personne du pluriel. Ce prix Renaudot consacre un écrivain audacieux, mais ne saurait résumer à lui seul une trajectoire artistique délibérément ouverte sur le monde.
Butor délaisse rapidement la forme romanesque traditionnelle pour explorer des territoires inédits : poèmes-essais, récits de rêves, écritures sonores, et surtout un dialogue ininterrompu avec les arts visuels. Son oeuvre immense – plus de deux mille titres – se construit comme une « bibliothèque en mouvement », où se croisent géographie, histoire de l’art, musique et philosophie.
Professeur nomade, il enseigne en Égypte, en Grèce, aux États-Unis, à Genève et dans de nombreuses universités à travers le monde. Ces séjours à l’étranger – notamment aux États-Unis où il écrit Mobile (1962), véritable portrait kaleidoscopique du pays – constituent le coeur battant de son inspiration. Chaque pays devient matière à écriture, chaque paysage suscite une réflexion sur la langue et la perception.
C’EST DANS CE VA-ET-VIENT ENTRE LE TEXTE ET L’IMAGE QUE BUTOR INVENTE UNE PART ESSENTIELLE DE SON HÉRITAGE: LE LIVRE D’ARTISTE.
Collaborateur prolifique, il travaille avec des centaines de peintres, graveurs et photographes – de Pierre Alechinsky à Joan Miró, de Jacques Monory à Antoni Tàpies. Il théorise cette pratique dans Les Mots dans la peinture (1969) et en fait un espace de création partagée, où l’écrit et le visuel s’enrichissent mutuellement.
Parmi ces rencontres artistiques, celle avec le peintre Bernard Alligand occupe une place particulière dans ses dernières années. Leur complicité, nourrie par des échanges épistolaires et une fascination commune pour les paysages islandais, a donné naissance à une série de livres-objets uniques, dont La Restauration du corps féminin (2008), Hexagones en désarroi (2012), Carré des météores et Ruines d'avenir (2013), Aux jardins de la licorne et Retour d’Islande (2015)... Leur dernier grand voyage ensemble, en Islande en 2014, à l’occasion d’une exposition à la Bibliothèque nationale de Reykjavik, symbolise cette fusion entre l’itinérance géographique et la quête esthétique.
Butor a reçu de nombreuses distinctions, dont le Grand Prix de littérature de l’Académie française en 2013. Mais au-delà des prix, c’est l’ampleur et la curiosité insatiable de son oeuvre qui marquent les esprits : une écriture toujours en alerte, poreuse aux souffles du monde, intime et universelle, sans cesse modifiée par le dialogue avec les autres arts et les autres lieux. Il laisse une trace non pas d’auteur isolé, mais de passeur infatigable, pour qui le livre fut à la fois outil, objet et territoire sans frontières.









